Est-ce que c'est grossophobe de vouloir perdre du poids?

Est-ce que c'est grossophobe de vouloir perdre du poids?
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Il y a quelques jours, sur Instagram, Julie Artacho m’a taggée dans une story qui abordait la question suivante: est-ce que c’est grossophobe d’essayer de perdre du poids?

C’est un sujet vraiment compliqué duquel j’ai souvent eu envie de parler, mais que j’ai évité jusqu’à présent pour plusieurs raisons. D’une part, c’est très complexe et ça méritait mûre réflexion. C’est aussi un sujet très sensible. Le monde étant ce qu’il est, la vaste majorité des grosses personnes (incluant celles qui me lisent) tentent actuellement de perdre du poids ou espèrent le faire éventuellement. Par conséquent, quand je leur dirai que OUI, la perte de poids intentionnelle est selon moi grossophobe dans tous les cas, et je m’apprête à vous expliquer pourquoi, plusieurs personnes vont se fâcher, se défendre et venir me crier après en inbox. Il fallait donc que j’attende d’être dans le mood pour m’obstiner pendant des jours. Mais nous y voici.

Est-ce que c’est grossophobe de vouloir maigrir? Oui. La perte de poids intentionnelle est fondamentalement, incontournablement, intrinsèquement grossophobe.

Certes, il y a des milliers de nuances, mais vouloir maigrir est grossophobe par définition. C’est ben plate, mais c’est ça. Ensuite, est-ce qu’être grossophobe signifie automatiquement qu’on est une mauvaise personne qui déteste les gros? Pas du tout.

Pour commencer, permettez-moi de spécifier qu’il est ici question de perte de poids INTENTIONNELLE. Une démarche dont l’objectif est de peser moins ou de rentrer dans des vêtements plus petits, au cours de laquelle on pose des gestes à cet effet. Le fait de perdre du poids en soi n’est pas grossophobe; le poids corporel fluctue un peu ou beaucoup, au cours de la vie, et c’est parfaitement naturel. Il peut augmenter ou diminuer en raison de diverses maladies et changements hormonaux, à cause de la médication, d’un changement de mode de vie, d’une grossesse, pour des raisons de santé mentale, d’âge, peu importe. C’est un processus normal que le corps gère selon ce qu’il pense être le mieux pour nous et notre survie. On l’oublie souvent, à force de se faire dire qu’il faut se battre contre lui et essayer de le manipuler tout le temps, mais notre corps est merveilleux et n’a qu’un seul objectif : nous garder en vie. Il fait de son mieux, systématiquement, et se crisse bien de ce qu’on voit sur la couverture du Cosmo.

(Le rêve de ma vie entière serait qu’on en arrive à voir le poids corporel de manière neutre, sérieux. On s’en porterait tellement mieux, d’autant plus que le contrôler est quasi impossible.)

Par conséquent, perdre du poids parce qu’on a reçu un diagnostic et changé son alimentation, commencé à pratiquer un nouveau sport qu’on aime ou débuté une nouvelle médication est pas grossophobe en soi. C’est dans l’intention que la grossophobie se trouve. Restreindre son alimentation pour réduire la taille de son corps, c’est grossophobe. Croire que plus mince est forcément mieux et plus gros forcément pire, c’est grossophobe. Avoir peur d’engraisser, attribuer tous nos problèmes à notre taille,  juger les habitudes des grosses personnes, présumer des choses sur leurs choix à cause de leur taille, partager des photos avant-après qui soulignent combien on est paraît mieux qu’avant maintenant qu’on a maigri, c’est grossophobe. Point.

Mais dans un monde comme le nôtre, la peur du gras est inévitable. On est élevés comme ça, tous autant que nous sommes, à projeter des valeurs sur les aliments, à croire que le corps est un indicateur de la personnalité et de la moralité, à hiérarchiser les personnes en fonction de leur apparence, à aduler la performance sportive et à ériger la beauté en culte. On est grossophobe par défaut. Moi la première. Je suis grossophobe chaque fois que je tire sur mon t-shirt, que je me mets pas en maillot devant des inconnus, que je choisis de pas manger de dessert au restaurant même si j’en ai envie, que je me trouve laide devant mon miroir alors que je suis simplement grosse, comme si ces deux choses-là étaient synonymes.

Combattre sa grossophobie, envers les autres comme envers soi-même, est une bataille de tous les instants qu’on ne gagnera pas de sitôt. Cette notion-là, fondamentale à notre éducation et notre culture, que les corps gros sont inférieurs et indésirables, teinte TOUTES les facettes de notre existence.

Par conséquent, c’est NORMAL de vouloir maigrir. C’est normal d’être tanné de se faire dire chaque jour qu’on va mourir, qu’on est malade, qu’on est laid, paresseux, inacceptable, repoussant, problématique, indésirable. C’est fatigant de se mouvoir dans un monde pas fait pour nous, de pas fitter dans les chaises, de se faire fixer dans le métro, dévisager dans l’avion, shamer chez le médecin. C’est lourd de se faire constamment donner des conseils de nutrition dont on veut pas, prendre pour des cons, juger, préjuger, humilier, sermonner, scruter, insulter, thinsplainer, harceler, blâmer. C’est LOURD. Et encore, je parle du point de vue d’une personne qui arrive à attacher sa ceinture dans l’auto, à prendre l’avion et à s’habiller, même si c’est parfois cher et compliqué. Je jouis d’une quantité importante de privilèges qui me facilitent la vie. Je peux pas imaginer le quotidien d’une personne plus grosse que moi qui se voit refuser des soins si elle ne maigrit pas et hurler après dans la rue, privée de nombreuses expériences humaines simplement parce que le monde refuse obstinément de lui accorder le droit d’occuper l’espace de son propre corps. Plus on est gros, plus les violences grossophobes qu’on subit sont intenses.

Faque crisse, NO WONDER on a envie de maigrir. Le monde entier nous fait chier avec ça jour après jour.  Alors oui, c’est grossophobe de vouloir maigrir, mais c’est aussi parfaitement compréhensible.

C’est également impossible dans la très, très vaste majorité des cas. L’industrie de la perte de poids en est une extrêmement violente, mensongère et dangereuse qui ne veut vraiment pas votre bien. Sous le couvert de la santé, de la beauté pis du bonheur, elle vous vend un produit qui cause des dommages irréversibles à votre santé mentale et physique, vous éloigne de votre corps et vide votre portefeuille, en plus d’échouer dans plus de 95% des cas pour ensuite vous blâmer pour son produit défectueux de marde.

Si vouloir maigrir est compréhensible, ce n’est pas une bonne chose pour autant, et encore moins un désir neutre indépendant de la pression extérieure. Aspirer à un corps plus mince, c’est aussi contribuer à faire perdurer un système qui nous fait tous souffrir - quel que soit notre tour de taille – et prend racine dans cette notion ridicule comme quoi la minceur est synonyme de supériorité et de santé.

Parce que vouloir maigrir « pour sa santé »? Mauvaise nouvelle : still grossophobe. De toute façon, perdre du poids pour sa santé is just not a thing. La santé pis le poids sont deux choses distinctes. Il n’existe aucune maladie dont seules les grosses personnes souffrent; le poids en lui-même n’est pas nécessairement problématique, ni un repère visuel de l’état de santé, et le faire disparaître ne guérit rien en soi. (Je mettrai quelques liens en bas du texte à cet effet, sinon on va y passer la nuit.) Quand on fait quelque chose pour sa santé, on revisite ses habitudes, on découvre des façons agréables de bouger davantage, on soigne sa santé mentale, son sommeil et ses relations interpersonnelles, on prend du temps pour soi, on se nourrit pour se sentir bien. Et si parfois tout ça peut mener à un changement de notre poids corporel, ce n’est souvent pas le cas. Et qu’on maigrisse, engraisse ou reste pareil, les efforts qu’on fait sont tout aussi bénéfiques. Mais dès qu’on utilise le poids comme mesure de succès, il n’est plus question de santé, mais bien d’apparence. La santé et le bien-être peuvent prendre autant de formes qu’il y a d’êtres humains.

Si on se sent mieux quand on pèse moins, aussi temporaire cet état soit-il, est-ce que c’est vraiment en raison du poids en moins, ou plutôt des effets bénéfiques de l’activité physique, du renforcement positif, des compliments, d’une saine alimentation, de l’approbation de nos pairs et du sentiment d’enfin avoir le droit d’exister et de s’aimer? Parallèlement, savez-vous ce qui nuit concrètement à la santé? La honte, le weight stigma, la grossophobie médicale, les troubles alimentaires, les problèmes d’image corporelle et le stress, qui ont tous en commun d’être infligés aux personnes grosses par leur entourage et leur environnement. Pas par leur poids.

Prendre soin de sa santé et maigrir sont deux quêtes radicalement différentes; la première étant un choix personnel que chacun peut aborder de la façon qui lui convient et la seconde, boring as fuck. Vouloir maigrir, c’est boring. Les régimes sont d’un ennui mortel. Hiérarchiser les corps selon leur taille, comme si mince égalait forcément plus beau, plus en santé ou plus acceptable? Aussi cave qu’ignorant.

On est tellement plus que notre apparence.

 Alimentation intuitive, approche Health at Every Size, Body Liberation et (vraie) diversité corporelle for the win. Tout le reste appartient au siècle dernier. Voyons, esti, allumez. La vie est trop courte pour traiter son corps comme un ennemi. Attacher sa valeur à son apparence physique, de toute façon, est un raccourci direct vers la déception. Notre corps change tous les jours, et il arrêtera jamais, parce qu’il a une job à faire et, je vous le rappelle, rien à battre du chiffre sur la balance ou de notre obsession du moment pour le thigh gap.

Nos corps sont comme ils sont, pis ils ont droit d’être comme ça. Ils méritent notre compassion et notre respect. Même s’ils sont gros. La peur du gras, ne l’oubliez jamais, on nous l’apprend. On ne naît pas grossophobe; on le devient. Mais peu importe ce avec quoi on nous rabat les oreilles depuis toujours, les gros corps ne sont pas intrinsèquement moins valables, moins en santé, moins beaux, moins importants ou moins acceptables que les corps minces.

Vouloir maigrir, quand on y réfléchit vraiment, c’est aller à l’encontre de ces principes-là et valoriser un type de corps plutôt qu’un autre. C’est compréhensible, certes, et chacun.e a le droit inaliénable de faire ce qu’il ou elle veut avec son corps et sa vie. Des gens que j’adore essaient chaque jour de faire en sorte que leur corps ressemble le moins possible au mien. Je les aime quand même, bien que mon seuil de tolérance pour le fatphobic fuckery diminue de jour en jour.

Mais vouloir maigrir est et restera grossophobe. Deal with it.

L’Actualité - “Il faut changer notre regard sur les gros”

Huffington Post - “Everything you know about obesity is wrong”

Québec Science - “Les personnes grosses sont-elles bien soignées?”

Elle Québec - “Grossophobie: le poids de l’ignorance”

Colombus Park Eating Disorder Experts - “The Dangers of Weight Bias”