En attendant d'être invincible

En attendant d'être invincible
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Pas mal de choses et de conversations ont eu lieu depuis la publication de notre entrevue avec Rose-Aimée chez Urbania. (Je la mets en bas, si vous l'avez pas vue passer). J'ai énormément réfléchi et remis en question plusieurs de choses que j'ai dites et faites en réaction aux divers commentaires et messages privés que la vidéo a engendrés, notamment mon entêtement à faire comprendre à des inconnus férus de fitness que le poids, la santé pis l'activité physique étaient trois affaires à évaluer indépendamment. Après des jours à m'obstiner sans succès avec le même dude, j'ai vu une story de Tess Holliday où elle expliquait que quand on utilise comme argument le fait d'être plus size et en santé, on renforce en quelque sorte l'illusion qu'une grosse personne doit être en santé pour mériter le respect. Le bottomline, avec lequel je suis d'accord, c'est que la santé n’est pas une obligation et ne regarde personne d'autre que soi-même. Les gens qui en abusent d'autres selon leur perception de leur santé n’ont donc pas d'esti de rapport. 

Mais même si je suis d'accord, je le fais quand même tout le temps. Je m'évertue pas à convaincre quiconque que MOI je suis en santé comme tel, mais je sais hors de tout doute que certaines des habitudes présumées des gros.ses sont erronées parce que crisse, ça fait 35 ans que je vis sans les avoir et j'ai toujours été grosse pareil. Reste que j'accroche très souvent sur les questions de santé et de poids, notamment parce que je suis super hypocondriaque et l'illusion de contrôler ma santé est quelque chose qui m'importe beaucoup, mais aussi parce que je suis révoltée par la quantité de garbage ignorant que les gens acceptent comme des faits pour ensuite n'accorder aucune légitimité à notre expérience personnelle quand on leur dit que c'est du cas par cas. En refusant de reconnaître que la santé est loin d'être one-size-fits-all, ils se trouvent à cracher sur toutes les formes de self-care pratiquées par toutes les formes de personnes. Pis ça, ça me fait chier. So non, je veux pas contribuer à ce que la santé soit utilisée comme mesure de ma valeur, mais je suis quand même pas prête à arrêter de m'obstiner avec des gens qui disent n'importe quoi. 

Mais ça me met dans un genre d'entre-deux inconfortable que j'ai envie d'explorer aujourd'hui. 

Je pense sincèrement que défaire les préjugés est une partie importante de notre combat, pis que si les gens pouvaient juste arrêter d'avaler et répéter aveuglément tous les propos et comportements grossophobes qu'on leur apprend, nous respecter pis nous écouter leur viendrait naturellement. S'ils pouvaient simplement voir que notre corps est pas le résultat d'un échec moral, d'une tare de personnalité ou « notre faute », pis que CHANGER est pas forcément possible ou souhaitable, ils arrêteraient de se donner la permission de venir nous dire comment vivre notre vie. Mais chaque seconde que je passe à essayer de convaincre un inconnu que j'ai jamais bu de liqueur de ma vie pis que j'ai toujours été grosse pareil, je renforce de l'autre côté qu'une personne qui en boit plein mérite pas que je me batte pour elle. 

Pis je pense pas ça. Je pense pas que la « santé », les habitudes ou les choix entrent en ligne de compte quand il est question du respect, de la dignité ou de la simple possibilité de se faire sacrer patience auxquels on a droit par défaut. 

Mais je sais pas comment je peux défaire des préjugés ET communiquer ça en même temps. Pour moi, réaliser que la santé et le poids étaient deux affaires indépendantes et arrêter de me taper sur la tête parce que j'avais un gros corps même si je faisais rien de particulièrement « malsain » a fait toute la différence. J'avais besoin de comprendre ça pour m'accepter, me pardonner, commencer à m'aimer pis par extension prendre soin de moi de toutes les façons dont j'en avais besoin sans en juger selon leur impact sur mon tour de taille. Ça a été une étape cruciale qui m'a permis de cesser de regarder toute mon existence à travers la lunette de mon poids, comme plusieurs personnes avec qui je m'obstine semblent le faire. Toutes nos interactions sont teintées par nos perceptions pis nos préjugés, qui font eux-mêmes obstacle à la vraie écoute. Je me discréditais moi-même parce qu'on m'avait appris que si je savais réellement me nourrir ou vivre, je serais pas grosse, donc que je faisais forcément quelque chose de pas correct. Réaliser que tout ça était faux a fait TOUTE la différence, so quand je sens la même résistance chez quelqu'un d'autre, je vais immédiatement essayer de lui faire comprendre que le poids d'une personne ne dit RIEN sur qui elle est et ne nous concerne pas.

Mais je le fais en me justifiant, toujours, pis ce faisant je creuse encore plus les fossés qui séparent les bons des mauvais gros, les bonnes des mauvaises personnes, les bonnes des mauvaises habitudes. Je suis tout le temps en train de me justifier, même si je pense sincèrement que je devrais pas avoir à le faire, tout simplement parce que je sais pas quoi faire d'autre.

 Ça serait cool de simplement répéter que les gros ont le droit d'exister pis de vivre en paix, parce que c'est la vérité, mais je pense pas que ça soit suffisant. Alors je sais que c'est loin d'être parfait, pis que ma perspective de grosse blanche cis qui peut s'acheter du linge relativement facilement et naviguer la plupart des espaces publics est super limitée, mais j'espère encore qu'on peut déboulonner des mythes sans tomber dans les respectability politics. J'ai l'impression que tout ça va ensemble et, pour moi ça a été un passage nécessaire. J'étais grossophobe comme tout le monde. Pis la résistance initiale est tellement forte, tellement solidement ancrée pis attachée à un paquet d'affaires (nos valeurs, notre façon de voir la vie, de juger les autres et de se positionner dans la société) qu'il a fallu que je comprenne que certaines personnes étaient grosses « juste parce que » pour en arriver à accepter que peu importe la raison ou l'absence de raison, le poids d'une personne est jamais un gage de qualité ou indicatif de quoi que ce soit. Et qu'il faut jamais la juger en fonction de celui-ci. 

Aujourd'hui, j'essaie de modifier mon approche, parce que je veux en rien me distancer des autres gros.ses ou renforcer des notions grossophobes, mais j'ai encore du mal à voir comment on peut arriver à nos fins en sautant des étapes. Les gens changent pas d'idée par bonté de cœur. Ils le font juste quand ils ont plus d'autre choix.

C'est un peu ça qu'on vise avec notre projet de série docu, Julie et moi. Débroussailler un peu le terrain, enlever les gros mottons, proposer des exemples alternatifs positifs pis inspirants de personnes qui challengent nos préjugés. Je pense que c'est un bon début. Je reste toujours un peu angoissée, pognée entre la réalité du Québec, à des années-lumière de ce qui se fait ailleurs en matière de fat activism, pis les idées véhiculées par les activistes que j'admire, qui en parlent depuis des décennies et sont rendues crissement plus loin. Je les lis, elles m'apprennent tellement de choses, mais je pense qu'ici, on est plutôt à l'étape 1 qu'à l'étape 8. So j'essaie de faire la paix avec le fait de m'occuper de mon bout du jardin, en espérant que ça aide un peu. Mais j'aimerais pouvoir faire tellement plus. Je vais jamais arrêter, je sais que c'est nécessaire, mais j'ai de la misère à accepter que je pourrai jamais représenter toutes les grosses personnes adéquatement, que je vais forcément me mettre le pied dans la yeule souvent pis que plusieurs vont me haïr, peu importe mes bonnes intentions. Je me découvre des angles morts si souvent que j'ai de plus en plus peur de dire des choses; je voudrais vraiment dire les choses parfaites et je sais que c'est pas possible. 


Feels

Alors que la vidéo pour Urbania approche les 50 000 visionnements, chaque fois que j'ai une notif qui la concerne, avant de me réjouir des milliers de personnes à qui on a surement ouvert les yeux ou donné un petit coup de main, je me prépare à devoir une fois de plus justifier mon existence auprès d'une personne que je rencontrerai jamais. J'angoisse à l'idée de voir apparaître un commentaire signé par une personne de mon secondaire en me demandant combien d'entre elles se sont partagé la vidéo en lollant. Pis après ça, je me juge de carer pour ça. Je vais jamais arrêter de me battre contre la grossophobie, mais des fois c'est rough de devoir recommencer à zéro à chaque nouveau commentaire.

J'espère que vous savez combien on est émues et fières de lire tous vos messages positifs, de voir l'aisance et l'intelligence et le courage avec lesquels vous discutez avec les épais en commentaire, de contribuer à rendre votre vie plus agréable. 

Le plus dur, c'est d'avoir l'impression de gaspiller autant de temps sur ceux qui en valent le moins la peine. Je m'obstine dans les commentaires non pas pour convaincre la personne avec qui je m'entretiens, mais parce que je sais que tous les gros.ses qui lisent notre échange vont devoir avoir cette conversation-là des centaines de fois. Pis ça aide de voir quelqu'un nous défendre. Ça donne aussi des idées d'arguments pour les prochaines fois. Je le fais pas trop souvent, mais je le fais quand même, pis chaque fois j'en ai pour trois jours à avoir le cœur qui serre, les joues chaudes pis les trapèzes durs comme de la roche. Intellectuellement, je sais que l'opinion d'un douchon random a aucun impact sur ma vie, mais j'ai passé ma jeunesse en entier à me faire juger pis humilier, pis ce trauma-là, je le réalise, s'est confortablement installé dans mon corps, prêt à venir m'habiter toute entière dès qu'une personne considérée au-dessus de moi dans l'échelle d'acceptabilité de la société vient me dire de la marde. Je sais que c'est con, mais je peux rien faire contre ça. J'ai de la misère à accepter que leur opinion me dérange. C'est une des choses que j'haïs le plus. Si je m'en foutais émotionnellement et physiquement comme je m'en fous intellectuellement, je serais invincible. 

J'y travaille. :)