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Collabo - La grosse dépression

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Collabo - La grosse dépression
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On le sait, la dépression, le burn out, l’anxiété et les affections psychologiques du même acabit ont un taux de prévalence malheureusement élevé. On connaît aussi le lourd fardeau de préjugés qui est associé à ces maladies.

Ce qu’on oublie, c’est à quel point ce fardeau est décuplé quand on est une grosse personne qui vit avec une dépression (ou de l’anxiété, ou un burn-out…)

Être une grosse en dépression, c’est porter à la fois le mal-être des personnes dépressives combiné à celui qui émane du jugement que vivent les personnes grosses. (Méchant deux pour un.)

Être grosse et dépressive, c’est d’abord espérer si fort que ça passe. Parce qu’on n’a SURTOUT PAS envie d’aller chez le médecin ou à l’urgence.

Dans mon cas, j’en suis même venue à me questionner si ce n’était pas, ne serait-ce qu’un peu, de ma faute. Parce que « tsé, des gros, c’est malade tout le temps, ça peut pas être en santé »…

Vivre une dépression à titre de grosse, c’est douter de ce que je m’évertue à dire aux gens autour de moi depuis des années, soit qu’être gros(se) ne garantit pas que je sois en mauvaise santé. Tout d’un coup, tant de choses qui m’apparaissaient pourtant comme des certitudes en « temps normal de paix » ne me semblent plus si certaines. Pour beaucoup, une grosse personne dépressive, c’est une grosse personne qui a un problème de santé et qui « confirme la règle » qu’on ne peut être gros et en santé.

Après quelques mois à espérer que ça passe, j’ai dû me rendre à l’évidence. Faudrait que j’aille voir mon médecin. Un aboutissement lourd de conséquences. Parce qu’une visite chez le médecin c’est déjà souvent une source d’anxiété en soi quand t’es grosse. Et que l’infirmière me pèse à chaque maudite fois.

Chère infirmière, je sais que tu fais juste ta job.

Pas besoin de me peser. Surtout pas aujourd’hui.

Je fais 147 kgs.

Quoi, t’en doutes?

Penses-tu vraiment que c’est le poids que je te donnerais si je voulais te mentir?

Normalement, je monte sur la balance sans problème. Parce que j’ai mes convictions inébranlables de grosse qui s’assume (beaucoup trop aux yeux de certain(e)s).

Mais là, on n’est pas un jour normal. Parce que je suis en dépression. Ça n’existe plus, des jours normaux. Et que, dans le poids que je fais sur la balance, tout à coup, mes convictions ne pèsent plus grand-chose. C’est mon mal-être et mon anxiété qui pèsent le plus.

Contrairement à l’habitude, je veux disparaître une fois assise dans le cabinet du médecin. Je me sens toute croche depuis des semaines, voire des mois. L’accumulation de cette fatigue psychologique fait que ce qui est normalement légèrement anxiogène, mais gérable, ne l’est plus. La moindre contrariété devient un drame.

Être une grosse femme en dépression chez le médecin, c’est d’avoir peur de me faire dire que ma grosseur est la cause de tous mes bobos, de mon mal de pied à mon mal-être. C’est craindre qu’on éclipse ma tristesse généralisée pour me trouver autre chose. C’est avoir peur de devoir aller pour une énième prise de sang. Et devoir attendre 2-3 semaines avant de (peut-être) savoir ce que j’ai… Ou pas.

Si ça avait été le cas, j’aurais secrètement espéré que mon cholestérol et mon taux de sucre soient corrects, comme ils le sont TOUJOURS, d’ailleurs. Qui sait, avec un peu de « chance », on me trouverait peut-être un débalancement de la thyroïde qui expliquerait tout ça. (Loin de moi l’idée d’amoindrir ce que vivent les gens qui vivent avec des maladies de la thyroïde.)

Mon doux que ça serait moins gênant à partager comme explication.

Et surtout, que ça serait donc « pas de ma faute ». Ça m’épargnerait les « ton corps te parle, tu devrais maigrir ».

Parce que dans le discours ambiant, être gros(se) est un choix personnel, apparemment.

Dans mon cas, je suis plutôt repartie avec une prescription d’antidépresseurs. C’est bien connu : beaucoup de ces médicaments-là stimulent l’appétit. J’ai besoin de ça d’abord...!

Ça n’aide vraiment pas à mon moral de voir et sentir que mon linge me fait de moins en moins. Je n’ai pas les moyens – ni l’énergie – d’aller me refaire une garde-robe. Et c’est déjà si dur de m’habiller le matin… Si en plus je dois mettre de côté la moitié de mes vêtements dans lesquels je ne me sens plus bien… No wonder que ça me prenne tout mon p’tit change pour me préparer pour aller travailler.

Depuis des semaines, je n’ai plus la force de porter de « vraies » brassières. Tout ce que je peux tolérer, c’est du « mou ». Et c’est ça, la dépression. Les banalités, le quotidien, deviennent des batailles. C’est mettre tes bas debout sur une jambe parce que si tu t’assois, tu n’auras pas la force de te relever.

Si je pouvais parler en toute ouverture de mon état, ça aiderait sans doute. Sauf qu’en dehors de quelques amis, j’ai la chienne d’en dire plus. La chienne d’être celle par qui la confirmation du préjugé arrive.

Je m’interdis d’être ce package maudit que celui d’être grosse ET dépressive. Parce que j’ai peur, mais surtout pas envie, d’entendre les « I told you so » de la planète entière. Parce que ça n’aiderait en rien la grosse, et surtout pas la dépressive, à aller mieux. (Au contraire.)

Ça fait que la grosse dépressive que je suis essaie de faire comme si de rien n’était pour l’essentiel des gens autour. Ça ne doit pas aider à mon éventuelle guérison de ne pas me donner le droit d’être vulnérable en public… Mais je ne me donne pas ce droit. Ou si peu.

Parce qu’être une grosse personne qui ne s’excuse pas de l’être, c’est déjà un affront à la société. Et, on le sait, presque une invitation à se faire rentrer dedans.

Vouloir vivre publiquement en tant que grosse unapologetic tout en revendiquant mon état dépressif, le tout en refusant de croire que ma santé mentale relève de ma grosseur? Ça relève de la folie à mes yeux. Du moins, en ce moment.

À défaut d’avoir la force de gérer avec le bashing auquel je pourrais m’attendre si je revendiquais mon droit au respect tout en étant grosse et dépressive, ce billet anonyme est ce que j’ai trouvé de mieux. C’est ce que j’ai trouvé comme exutoire. Ce qui me semblait donner le plus d’espoir aux personnes qui vivent avec ce double stigmate que d’être gros(se) et dépressif(ve).

Je me sens déjà un peu mieux d’avoir pu en parler. Même si j’ai dû le faire en « secret ». Quand j’irai complètement mieux, j’espère avoir les tripes de revendiquer ce texte. D’ici là, je panse mes plaies.

Et je vous laisse ce billet anonyme en souhaitant qu’il fasse réfléchir sur le poids des préjugés qui font que je n’ai pas le courage de l’assumer publiquement pour le moment.

 

(Image: La femme au perroquet, Gustave Courbet, 1866)