Grosse frustrée... et fière de l'être

Grosse frustrée... et fière de l'être
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Depuis que j'ai démarré ce blogue, je dois vous l'avouer, j'ai parfois du mal à accepter la colère quasi constante qui vient inévitablement avec la prise de conscience de l'étendue du problème de grossophobie dans notre société. Je savais qu'il existait, évidemment, mais j'ignorais à quel point et, jusqu'à il y a quelques années, je pensais encore que c'était moi le problème. Réaliser que c'était pas le cas a été une véritable libération, mais la colère qui vient avec le fait de voir pour ce qu'elles sont toutes les injustices qu'on subit au quotidien (et toute l'ignorance dont on fait les frais) est difficile à gérer. Depuis que je suis conscientisée, sans joke, je suis fru TOUS LES JOURS. J'apprécie le chemin qui est fait, je vois des changements, je découvre plein de gens et d'initiatives cool et leur existence me fait plaisir; la communauté fat positive est merveilleuse et je suis fière d'en faire partie. Mais je suis tout le temps fru pareil. Et certains jours, je trouve ça épuisant. Il m'arrive même de m'ennuyer du temps où je savais rien.

Il y a quelques jours à peine, un lecteur me reprochait de m'exprimer de façon trop agressive en réaction à du contenu grossophobe. Il aimait pas mon choix de mots. Je comprenais son point, mais je me sentais quand même totalement légitime d'être en crisse. Je peux pas faire autrement; je refuse de m'efforcer d'être plus douce parce que ça me donne l'impression de quémander quelque chose – en l'occurrence le respect – qui me revient de droit.

Ça fait quelques jours que cette interaction-là me trotte en tête et que je me demande si je devrais parfois être plus smooth pour passer mon message plus efficacement. Je sais bien que se faire pogner les nerfs après n'encourage pas l'écoute, mais en même temps, pourquoi ça serait ma job de me manquer une fois de plus de respect pour ne pas froisser une personne qui refuse de reconnaître que la société lui accorde des privilèges qu'elle ne mérite pas plus qu'une autre? Parce qu'on dira ce qu'on voudra, demander gentiment d'être perçu comme un être humain à part entière, et non comme un gros blob dégueu en déni qui cherche des excuses de manger du gâteau, c'est agir comme si cette perception-là méritait d'exister. C'est renforcer l'illusion que c'est moi, la conne, dans cette conversation-là. Que mon point est moins pertinent et que je dois me prouver. Pourtant, quand il est question de grossophobie, c'est jamais la personne qui remet en question notre humanité/radote des vieilles notions ignorantes sur la « santé »/parle de notre coût pour le système qui a raison. Littéralement jamais. C'est jamais moi, la conne.

Ce que j'essaie de dire, je pense, c'est que j'aimerais ça que les personnes qui critiquent sans cesse le contenant pour éviter de se concentrer sur le contenu réalisent que demander à quelqu'un de poliment quémander le respect de base, c'est lui dire qu'on le considère comme inférieur. Qu'on voit son égalité comme un acte charitable de la part de la personne qui daignera le lui accorder. C'est lui dire, sous le couvert de la civilité pis des bons sentiments, qu'il doit licher les pieds de son bourreau pour mériter d'être entendu.

Et ça, c'est de la marde. Être traité comme un humain, quel que soit son type de corps, est pas quelque chose qu'on doit GAGNER en travaillant pour, convaincre le monde de nous l'accorder ou prouver en faisant des courbettes. C'est quelque chose qui nous est dû. Point final. On me fera certainement pas filer cheap de prendre ce qui m'appartient, que ce soit en disant fuck you ou s'il-vous-plaît. 

Ma colère, celle qui me - ou plutôt nous - suit partout depuis qu'on sait que le body size est pas un choix, que l'industrie des régimes nous ment à 100% depuis le début, que la grossophobie nous tue ou qu'on lit malencontreusement les commentaires en dessous de quelque article que ce soit au sujet d'une grosse personne qui fait juste vivre, elle est légitime. Elle est légitime, d'une part, parce que le fait qu'on aime à ce point nos femmes et nos grosses personnes dociles et déférentes devrait nous inquiéter énormément. Elle est là pour nous donner l'énergie pis le courage de faire avancer la cause en dépit des attaques ignorantes qu'on subit tous les jours. Elle fait partie du processus. Et elle est EFFICACE*.

Cette colère-là, je l'ai gagnée. J'ai payé pour. Je paye encore pour, d'ailleurs, chaque jour où je survis, avec mon corps, à un monde qui m'haït. Elle est là pour me protéger, pour me rassurer, pour me faire voir plus clair quand des années de bullshit me font me demander si c'est pas plutôt moi, en fait, le problème. Si je devrais pas, finalement, me contenter de moins et me taire. Quand je lis mille commentaires ignorants qui me disent que je vais ou devrais mourir, j'en ai besoin pour pas courber l'échine. Quand je dois recommencer à zéro l'éducation d'une autre personne pleine de préjugés pas foutue de lire le texte avant de commenter, alors que je viens juste de le faire pour le commentaire au-dessus (et celui d'avant, et hier, et l'an dernier, parce que c'est toujours à refaire, à rebâtir à partir de rien et à mes frais), j'ai besoin de ma colère comme source d'énergie. Sans elle, je serais vidée depuis longtemps. 

La juste colère est indispensable, quand t'es gros pis que tu refuses de te haïr. Parce que bien souvent, t'as rien d'autre.

Peut-être que c'est rushant, peut-être que ça rebute certaines personnes qui répondraient mieux à une autre approche, mais je suis en droit de penser à moi-même avant de me rapetisser pour accommoder les autres. Alors like it or not, je suis en crisse. Et je vais le rester.

 

 "La colère est normale et nécessaire au moment de reconnaître l'oppression subie par les grosses personnes. Elle constitue la première étape du processus de guérison."

"La colère est normale et nécessaire au moment de reconnaître l'oppression subie par les grosses personnes. Elle constitue la première étape du processus de guérison."

*Case in point, j'ai trouvé l'image ci-dessus sur le compte Instagram de la thérapeute HAES Ashlee Bennett, il y a quelque temps, via le compte de l'acteur Matt McGorry, monsieur woke par excellence (qu'on l'aime ou non n'est pas tellement pertinent ici), qui parle publiquement de plus en plus de weight stigma depuis quelques mois. J'ai pas besoin de vous dire combien impensable ça aurait été de trouver ce genre de contenu sur la page publique d'une célébrité mince il y a un ou deux ans seulement. Et c'est là une des preuves que la colère n'est pas là pour rien. Personne de privilégié ne va gentiment se lever, un bon matin, et décider de céder à une personne désavantagée la place qui lui revient de droit. Tout ce qu'on a, c'est parce qu'on l'a pris.