Faire la paix

Faire la paix
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Depuis que j'ai lancé ce blogue, je remplis mon feed – et le vôtre! :) – de diverses formes de beauté, parce que je sais que notre œil s'habitue à la « différence », au fil du temps, et qu'il s'entraîne à trouver tous les types de corps beaux. De la même façon qu'on nous entraîne, depuis qu'on est nés, à juste apprécier ceux qui sont blancs/minces/lisses/jeunes. On aime se faire croire que nos goûts sont innés et immuables, mais on reste un produit de notre environnement - un environnement raciste, âgéiste, capacitiste et grossophobe - et ce serait se mentir que de croire que nos préférences sont complètement imperméables à tout ça.

C'est un processus intéressant, celui de réentraîner consciemment son œil à voir la beauté là où elle se trouve. Les premières photos de gros que j'ai vues, y'a des années, m'ont choquée, un peu. Dégoutée, peut-être même, et j'ai eu un paquet de réflexions, genre « wow, je pourrais jamais » « shit, elle est courageuse parce que yikes » « elle est quand même cute, pour une grosse ». Mais avec le temps, le choc initial est disparu et j'arrivais, même s'il me fallait faire un effort conscient, à les trouver sincèrement belles. Puis, peu à peu, sans vraiment m'en rendre compte, j'ai complètement cessé de remarquer leur « différence ». Le poids de quelqu'un, sur une photo, ne me saute plus aux yeux. Ce n'est plus weird, pour moi, de voir une personne - qu'elle soit un size XS ou 5X - être présentée dans un contexte positif. L'inconfort du début est devenu remarquer sans trouver ça laid, pour finalement se transformer en ne plus remarquer du tout.

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Je sais pas à quel point j'y croyais, au début, mais j'ai pas le choix de constater que la visibilité et la représentation changent notre perception pour vrai. Les standards de beauté qu'on nous impose sont vraiment juste des œillères qu'on peut choisir d'enlever. Et honnêtement, une fois rendu de l'autre bord, on se demande vraiment pourquoi on se fermait des portes à ce point. La diversité corporelle a toujours existé et existera pour toujours; soit on l'apprécie, soit on rend la vie plus chiante pour soi-même et les autres. Pour moi, le choix a été facile à faire (pis en prime, dans vingt ans, j'aurai pas honte en me rappelant qu'en 2018, je méprisais les grosses personnes en me basant sur des fausses croyances comme un osti de Cro-Magnon).

Mais même une fois sensible à la beauté de tous les types de corps, ça m'a pris du temps avant de l'être à la beauté du mien. Sans le haïr activement, comme je l'ai si longtemps fait, je l'acceptais pas encore totalement. Je me sentais pas assez solide pour l'afficher fièrement et le défendre contre les ignorants qui surgissent immanquablement pour radoter les mêmes vieilles niaiseries paresseuses, au lieu de faire un examen de conscience et d'examiner les vraies raisons pour lesquelles voir une personne s'aimer les remplit de rage. Pis puisque je passais justement ma journée à vous dire qu'il faut s'aimer comme on est, je me sentais un peu cheap de pas être 100% bien dans ma peau. Je sais que c'est normal, mais j'avais envie de faire plus. Idéalement d'en arriver à pouvoir ajouter mon corps au pool de ceux qui ont changé ma vision de la beauté – et ma vie.

C'est pour ça qu'il y a quelques mois, j'ai commencé à prendre quelques minutes, chaque jour, pour me regarder dans le miroir. Sans prendre de pose ou rentrer mon ventre. Juste exister, face à mon reflet, et me laisser le temps de le voir pour ce qu'il est, de l'apprivoiser avec le nouveau regard que j'ai développé grâce à toutes les personnes aux corps atypiques qui remplissent chaque jour mon écran. À travers leur image, j'ai appris à dédramatiser, tolérer, puis finalement aimer la mienne.

Il y a quelques mois à peine, me voir au complet comme ça, sans filtre, dans ma chambre, était encore difficile.

Ça ne l'est plus.

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Quand je regarde ces photos-là, je sais, quelque part, qu'elles seront choquantes pour plusieurs, mais... I just don't see it anymore. Je vois juste moi. J'ai pas de malaise avec les plis, les courbes, les creux. Je sais que c'est différent de ce qu'on nous montre d'habitude, mais je trouve pas ça moins beau pour autant. J'arrive enfin à faire abstraction du bruit incessant d'un monde qui cherche toujours à nous effoirer, silencieuses, dans un petit coin, des commentaires gluants de ceux qui pensent que mon droit d'exister est conditionnel à leur envie de me baiser et de l'ignorance assourdissante des autres qui croient qu'on peut voir la valeur - ou la santé - de quelqu'un à travers son linge. Je suis enfin arrivée au point où je peux voir mon corps pour ce qu'il est, sans toute la bullshit et l'interférence de l'extérieur. Je sais qui je suis, comment je vis, ce que je vaux, et j'ai plus besoin de quémander le respect des autres parce que j'en ai suffisamment pour moi-même. Certains trouvent ça choquant, dégueu, pensent que mon apparence signifie que je prends pas soin de moi-même? Fine. Qu'ils le pensent. Leurs commentaires parlent d'eux, de leurs faiblesses, de leurs peurs et de leur méchanceté. J'ai rien à voir là-dedans.

So je suis rendue là : j'aime mon corps. C'est le seul que j'ai. La seule chose sur Terre qui m'appartient vraiment. Il m'impressionne pour certaines choses et me fait chier pour d'autres, mais il est unique et il fait de son mieux. Il est ma maison. On va avoir des bonnes et des mauvaises journées, mais je suis dans son team, maintenant. Ça m'aura pris presque 35 ans, mais j'ai fini de lui faire la guerre.

Je lève le drapeau blanc (et deux fuck you vers le ciel pour ceux qui sont pas contents). 

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