Quand vous parlez de mon corps

Quand vous parlez de mon corps
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Je vous écris pas tellement souvent, ces temps-ci, même si j'ai environ un million d'embryons d'idées de choses à vous dire. Je travaille pas mal, et j'ai pas autant de temps que je voudrais pour réfléchir aux choses, so peu importe ce dont je vous parlerais, ça finirait par sortir raw, tout croche et trop fru, ce qui est fort divertissant et cathartique, mais assez contre-productif au final.

Mais parce que je voudrais pas que vous oubliiez mon existence, voici deux des affaires qui me préoccupent le plus ces temps-ci; l'appropriation de la lutte pour la diversité par des gens grossophobes et la violence qui se cache dans les récits triomphants de cheminement body positive.

Je vois beaucoup de discussions entourant le poids et l'alimentation intuitive, ces temps-ci, et je trouve en général que c'est une bonne chose. On a encore beaucoup de travail à faire sur la façon dont on parle de tout ça, mais quand j'ai écouté le passage du Nutritionniste urbain à Tout le monde en parle, tantôt sur YouTube, ça a pris au moins dix minutes avant que je cringe. Il y a deux trois ans à peine, j'aurais hurlé après trois phrases. Il a fallu qu'une question mal écrite porte sur le « problème d'obésité » et qu'une des intervenantes lâche un gros « FIOU! » de soulagement en apprenant que manger après 19h la ferait pas grossir (parce que MON DIEU, IMAGINE AVOIR L'AIR DE MOI, QUEL CAUCHEMAR, RIGHT? YARK!) pour que je me tanne. Après ça, j'ai cessé d'écouter. C'est ce que je fais, la plupart du temps, pour m'éviter d'être en crisse 24/7.

Entre les marques qui se targuent de ne vivre que pour la diversité corporelle et qui n'offrent rien au-delà d'un XL - en plus d'utiliser les corps atypiques de leurs modèles pour attirer les clics sans daigner modérer les commentaires - et les compagnies de régimes qui reprennent, avant même qu'on ait eu le temps de se l'approprier vraiment, le langage qu'on avait trouvé pour parler de notre réalité, pour nous vendre de la marde dont on n'a pas besoin en nous convaincant qu'on n'est pas acceptables, je suis un peu fatiguée. Et je me sens impuissante. On pourrait être tellement meilleur à parler de tout ça.

Je vais pas dresser la liste de toutes les façons dont parler de poids peut être problématique, mais je vais proposer ces pistes de réflexion. Si vous voulez discuter de diversité, de positivité corporelle et de poids en public, lisez donc ça avant. Avec la visibilité vient une responsabilité.

Surveillez la façon dont vous parlez de poids. Les expressions « problème de poids » et «épidémie d'obésité » sont à proscrire. J'entends encore des gens qui prétendent être fat positive les employer. Les mots sont importants! Une fois de plus pour le monde en arrière: le poids n'est pas un indicateur fiable de l'état de santé général. L'augmentation ou la diminution de la quantité de tissu adipeux n'a pas forcément de conséquences positives ou négatives en soi. L'alimentation, le stress, le sport, l'accès à la nourriture, la santé financière et socioaffective, eux, peuvent avoir un impact. Sur la santé comme sur le poids. Mais le poids d'une personne en lui-même, faisant abstraction de son mode de vie et de son contexte, n'offre PAS d'insight sur sa santé. Il faut focuser AILLEURS. Par extension, l' « obésité » en elle-même n'est ni une MALADIE, ni une ÉPIDÉMIE, ni un PROBLÈME. La grossophobie, qui rend aveugles les médecins aux problèmes de santé des gens plus gros et donne l'impression à des inconnus sur internet que leurs commentaires de marde ont lieu d'être, est un problème. Le poids corporel en soi, non. Si vous voulez vraiment parler de santé, cessez de le placer au centre de vos questionnements. Et si votre angle consiste à shamer les gens en vous basant sur votre perception de leur état de santé, fajtes donc un examen de conscience. La santé est relative et tout le monde mérite le respect.

Illustrer vos chroniques ou segments avec des photos ou vidéos de gros corps sans tête filmés comme du bétail, c'est NON. N O N.

Finalement, arrêtez donc de parler de poids et d'image corporelle en l'absence d'une grosse personne apte à en discuter. On parle tout le temps de nous, mais on nous parle très peu. Si on veut combattre les préjugés et dédramatiser l'existence des gros, crisse, va bien falloir nous les montrer. Et si votre contenu est tel que vous seriez gêné d'en parler devant une personne concernée, ça devrait vous mettre la puce à l'oreille. On est juste des gens, et on est faciles à rejoindre. Demandez peut-être pas trop souvent à moi, parce que ça me stresse et que mon éloquence à l'oral laisse à désirer, mais pareil.

Arrêtez de parler de nous comme si on était une seule entité homogène; arrêtez de parler de nous comme d'une maladie dangereuse; arrêtez de parler de nous comme si on n'était pas là. Toutes les idées préconçues sur les grosses personnes sont biaisées et toxiques, et les faire perdurer par paresse ou ignorance, c'est poser un geste qui rend la vie plus difficile pour tout le monde. Faites mieux. C'est votre job.

Maintenant, j'ai un side note qui mériterait surement son propre texte, mais si je le fais pas aujourd'hui, j'ai peur de jamais y revenir. C'est difficile de parler de ça parce que je veux vraiment jamais invalider l'expérience de qui que ce soit, que tout le monde a son cheminement à faire et que peu importe qui on est, nos struggles et la façon dont on les surmonte ont une valeur. Mais pourriez-vous, de grâce, prendre conscience que vos issues d'image corporelle prennent racine dans votre phobie absolue d'avoir l'air de nous autres? On place souvent le fat acceptance et le body positivity dans la même boîte, mais plus de la moitié des textes prétendument body positive se résument à des gens non-gros qui disent « j'ai travaillé très fort pour parvenir à m'aimer en dépit de cet horrifiant suif qui pendouille à mes cuisses ». Je compte plus les témoignages héroïques qui DÉGOULINENT de fatphobia à chaque ligne, comme si accepter de se considérer soi-même comme un humain digne de vivre, quand on a une bedaine de la grosseur d'un chaton, était un SUPERHUMAN FEAT ÉPIQUE. Je diminue en rien l'effort, bravo, je crois sincèrement qu'on devrait tous être follement amoureux de son enveloppe, MAIS, mais, j'apprécierais que vous preniez le temps de réaliser à quel point l'entièreté de vos insécurités prennent racine dans une haine et un mépris absolu des corps plus ronds. Vos récits de grand courage, renforcés à coup de centaines de likes, ben ils sont souvent un long plaidoyer sur l'inacceptabilité et la laideur intrinsèque des corps comme le mien, si bien que votre capacité à tolérer un petit bourrelet est accueillie comme un triomphe retentissant. Sans parler du fait que les personnes grosses pour vrai, quand elles disent la même chose, se font abuser et juger. So aimez-vous, c'est une grosse job difficile et suis fière de vous. Mais réfléchissez un peu à ce que vous dites vraiment. C'est souvent heavy. 

J'arrête pas de vous le dire. Pas de grossophobie, pas de problème.

Je vous aime. xx