Collabo - Rentre ton ventre

Collabo - Rentre ton ventre
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Rentre ton ventre. Du plus jeune âge jusqu’à 13 ans, c’est une phrase que j’ai entendue une centaine de fois. Je l’ai entendu tellement souvent que 15 ans plus tard, je le fais encore. Inconsciemment. C’est plus difficile de pas le rentrer. C’est inconfortable. C’est devenu une deuxième nature. 

C’est ma grand-mère qui me disait ça. Pour avoir l’air moins grosse. Elle le faisait elle aussi. Mais elle, elle était mince. Elle mangeait peu et bougeait beaucoup. Elle voulait me transmettre « ses bonnes habitudes ». Avec des à-côtés de carré aux dattes, de roulés suisses ou de gâteau Reine Élisabeth. 

Ma grand-mère m’aimait. Beaucoup même, mais elle m’aimait mal. Aujourd’hui, avec toute la sagesse de l’âge et le recul que la thérapie apporte, je réalise que toutes ses réflexions qui me faisaient mal, qui blessaient l’enfant, la jeune fille que j’étais, étaient de l’amour mal placé. Des conseils mal dirigés.

Elle avait peur. Peur que je me fasse écoeurer parce que j’étais différente. Que les autres rient de moi, me blessent. Elle avait peur parce qu’en son temps, on avait aussi ri d’elle aussi; de sa différence.  De ses cheveux de la couleur du feu. Quand c’était encore honteux d’avoir des poils de carotte. 

Avec le temps, je réalise qu’elle voulait me protéger de la seule manière qu’elle connaissait; en tentant de me conformer à la société. En me disant de perdre du poids, de manger moins, de bouger plus. Elle avait peur que je tombe malade parce que les médias la bombardaient de cette causalité. Parce que ma mère était malade. Parce qu’elle voulait ce qu’il y avait de mieux pour moi. Parce qu’elle connaissait déjà la cruauté du monde. 

Sauf qu’elle n’a jamais compris que son amour me faisait mal. Il m’a fait comprendre trop tôt les défauts de ce jeune corps refusant de se conformer. Ce jeune corps, trop grand, trop gros, à mes yeux, monstrueux. Elle m’a fait réaliser ce qui était trop et pas assez. Assez vieille pour comprendre le problème, trop jeune pour s’affirmer; remettre en question. Rechercher l’amour par-dessus tout. La petite fille qui se trouvait grosse; qui se trouvait laide. Qui croyait que c’est pour cette raison qu’elle était seule et sans amis. Qui mangeait pour combler le si grand vide qui l’habitait. 

Je n’écris pas ces lignes pour salir la mémoire de ma grand-mère. Au contraire, c’était une femme forte, pleine de vie. Elle n’avait pas froid aux yeux et n’hésitait pas à donner son opinion. Une femme qui a ramé contre les attentes de son temps pour être libre et indépendante. Une femme pas de son temps, comme on dit parfois. Derrière cette armure, c’était une femme aimante, blessée, qui voulait le meilleur pour ceux qu’elle aimait. Pour moi. 

J’ai vécu des moments extraordinaires avec ma grand-mère. Des moments que je chérirais pour toujours. 

Ma grand-mère est décédée depuis maintenant 14 ans. Depuis la moitié de ma vie. Il n’y a pas un jour qu’elle n’est pas dans mes pensées. 

Elle n’aura pas connu la femme que je suis devenue. Celle qui est grosse et bien dans sa peau. Celle qui a été à l’université parce que sa grand-mère n’envisageait rien de moins pour elle. Parce qu’elle valorisait aussi l’intelligence et l’éducation. Parce que pour elle, c’était la voie de l’indépendance pour les femmes, ce dont les femmes de sa génération n’avaient pas eu accès. 

Elle ne connaitra jamais la jeune femme qui a appris à s’affirmer. Celle qui ose parler et défendre les autres. Celle qui en a fait sa profession. Mais je sais que si elle était là aujourd’hui, elle serait fière. Elle aurait peut-être même compris. 

Ce que je sais, c’est qu’elle m’a transmis le courage de ses convictions, celui de vivre sa vie au-delà des attentes des autres. Elle m’aura aussi transmis le désir d’aller plus loin et de viser haut. Chaque jour, je lui dédie mes accomplissements, mes réussites. Elle a contribué à former la femme forte que je suis devenue.

La dernière chose qu’elle m’a dite avant de mourir est que j’étais belle. Et c’est ce que je choisis de garder avec moi. Cette grand-mère qui m’aimait et qui me trouvait belle. Parce que finalement, j’étais probablement assez pour elle. Je ne lui aurai jamais assez dit à quel point je l’aimais, mais elle, elle le savait. Et c’est tout ce qui compte dans le fond.