Un break

Un break
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Quand t'as été grosse toute ta vie, comme moi, t'as passé beaucoup de temps à te demander ce que tu faisais de pas correct. Pourquoi ton corps était plus gros que les autres. On te répète non-stop qu'il est inadéquat pis le résultat de ta faiblesse, de tes sentiments refoulés et/ou de ton manque de discipline. Tu sais que même s'ils le disent pas, tes parents ont l'impression d'avoir échoué et peut-être un peu honte de se promener avec toi en public. Après avoir compris que ton corps était un problème (notion qu'on s'est assuré de bien enfoncer dans ta tête, longtemps avant que t'aies développé un esprit critique ou même l'ombre d'une estime personnelle, question qu'elle fasse à jamais partie intégrante des fondations mêmes de ta personnalité, ce qui est très chill et pas du tout lourd pour un petit enfant, merci beaucoup, adultes) tu passes ta vie à en chercher la cause. À écouter les théories des gens qui t'aiment et « veulent t'aider » en scrutant ton assiette et le moindre de tes faits et gestes pour te diagnostiquer des défauts et ENFIN découvrir le mystère de ton fatness. À établir un paquet de liens entre ton corps, chacun de tes choix et chaque élément de ton existence.

C'est tellement épuisant.

J'ai envie de vous partager une des réflexions qui m'habite depuis quelques mois et qui m'a vraiment aidée à me sentir mieux et à me débarrasser d'un peu de bagage chiant. Avec un peu de chance, ça va vous faire réfléchir aussi.

J'ai toujours été grosse, mais mon alimentation est objectivement très ordinaire. J'ai la chance d'avoir accès à des bons aliments frais, je cuisine correct, je travaille de la maison donc je peux préparer ma bouffe. Je mange des trucs variés. J'ai pas de trouble alimentaire. Je fais rien de spécial. Ça m'arrive de manger une cuillère de beurre de pinottes, les deux fois par an où je mange des crêpes je les noie dans le beurre et je déteste la mayo light (sacrilège!) mais y'a rien là qui attirerait l'attention de quiconque... si j'étais pas grosse.

Et c'est bien ça mon point.

On nous appris à tout associer au poids quand une grosse personne fait quoi que ce soit. Mais quand on se donne la peine de remettre en question ses réflexes grossophobes une seconde, on réalise c'est absurde, cruel et souvent injuste.

Je vous donne un exemple con. T'es pogné dans le trafic, un après-midi, et une personne te coupe en crétin. Si elle est asiatique, tu vas mettre ça dans la case « les Asiatiques conduisent mal ». Si c'est un vieux blanc, tu vas mettre ça dans la case « cette personne conduit mal ». Loin de moi l'idée de comparer les oppressions; le racisme et la grossophobie sont incomparables, autant en nature qu'en importance. Je vous donne cet exemple-là uniquement pour illustrer le mécanisme. Le cerveau humain aime ça, tirer des conclusions faciles, et le cerveau des blancs en occident voit la blancheur et la minceur comme les valeurs par défaut. Comme la normalité. L'absence de signes distinctifs. Une personne grosse est une « grosse personne ». Une personne mince, elle, est juste « une personne ».

Ce que ça veut dire, c'est que si tu vois une femme mince manger une crème glacée, tu penses que c'est une femme qui mange une crème glacée. Tu vois une grosse manger une crème glacée? Tu penses que c'est pour ça qu'est grosse pis qu'elle devrait surement pas en manger. Tu REMARQUES la crème glacée et le corps de celle qui l'ingère parce qu'on t'a appris à juger le poids des autres quand il sort de ce qu'on t'a dit être « la norme ». Ces deux femmes-là ont beau manger la même osti de quantité de crème glacée dans leur année, tu vas quand même penser que la grosse est grosse « à cause » de ça. Et tu penseras rien du tout au sujet de la mince. Tu l'as déjà oubliée. Si tu fais pas attention, tu vas finir par croire, en te basant sur ce que tu considères comme des faits, que les grosses mangent full plus de crème glacée parce que t'as remarqué toutes les crèmes glacées quand c'était des grosses qui les mangeaient. Paresse intellectuelle humaine classique. On aime se faire croire qu'on évalue son environnement de manière logique, alors qu'on fait juste chercher des exemples pour illustrer ce qu'on pense déjà et se conforter dans ses préjugés. Fat is bad. Thin is good.

Le truc, c'est qu'à force de vivre dans un monde comme le nôtre, tu vas réfléchir de la même façon même si c'est toi, la grosse. Tu vas remarquer tous les petits détails qu'on t'a appris à associer à la grosseur même si plein de gens minces ont les mêmes comportements. Tu vas penser que tu « mérites » ton corps « problématique ».

Parce qu'on déteste les gros, on veut toujours trouver LA RAISON qui explique leur corps. Vous avez pas idée du nombre d'années que j'ai perdues à me demander pourquoi j'étais fat et à retourner la question dans tous les sens. Esti que j'ai essayé fort de comprendre pourquoi. Peut-être que c'est parce que je me suis fait écoeurer dans ma jeunesse? C'est vrai que je suis pas tellement sportive. J'aime vraiment beaucoup le fromage. Les hormones dans les produits laitiers? Un problème glandulaire? Le stress? La pollution? Tout y est passé. Toutes les théories qui expliqueraient pourquoi mon corps a l'air de ça même si je fais pas les choses extrêmes que font supposément tous les gros, genre croquer dans une livre de beurre et rire evil en slow mo en piétinant des villes. #goals

Mais j'ai jamais trouvé. Pourquoi? Parce que tout ça, c'est de la bullshit. Je suis certaine que des membres de mon entourage se sont un jour fait une idée de la racine de mon « problème » en se basant sur une fois où j'ai repris de la tarte ou whatever. Ça change rien au fait que ces observations-là valent rien. Est-ce que ça existe, des minces qui aiment le fromage? Oui. Qui sont stressés? Oui. Qui font pas de sport? Oui. Qui se sont fait écoeurer à l'école, mangent du fast food 24/7, ont subi des traumatismes? Oui, oui, oui. Est-ce qu'on en tire pour autant la conclusion qu'ils sont minces À CAUSE de ces choses-là?

Non.

Parce que ça a rien à voir. Ma cousine mince, à côté de moi, a peut-être repris de la même tarte le même jour et personne a remarqué. Parce personne scrute obsessivement le comportement des gens minces pour essayer de comprendre POURQUOI ils sont comme ça et l'expliquer de façon à les blâmer pour leur apparence.

Parce qu'on ne les considère pas comme fondamentalement inacceptables. On les voit pas comme un problème, et par conséquent on cherche pas constamment le pourquoi.

Je sais que c'est long, loin et compliqué, mais j'aimerais ça vous suggérer que ça peut être exactement pareil pour nous autres. Depuis que jai compris qu'être plus ou moins grosse a absolument aucune incidence sur ma valeur en tant que personne, qu'un est pas forcément meilleur que l'autre pis que je suis pas un problème, ben... Je m'en fous, du pourquoi. J'en n'ai plus besoin. J'ai plus besoin d'explications. Plus besoin d'excuses. Mon poids et la poursuite/le maintien d'une bonne santé physique et mentale sont deux choses distinctes qui peuvent cohabiter. Idem pour une saine estime de soi, une vie sociale, sexuelle et professionnelle riche, le fait de truster mon corps et de manger des choses qui le nourrissent et lui font du bien, de plein de façons, sans en faire une obsession.

J'ai le droit d'être fat, de vivre comme je veux, pis de pas me faire emmerder.

Je fais rien de mal, pis vous non plus.

Vous avez le droit de vous donner un osti de break. Votre poids est pas obligé de définir toute votre vie. Vous êtes pas obligés de comprendre, de vous justifier, d'essayer sans cesse de vous rendre acceptable aux yeux d'une société qui réalise pas que c'est elle, le problème.

Donnez-vous un break. Ça fait du bien, je vous le jure. Et moins on accorde d'importance à tout ça, plus on réalise que ça en a jamais vraiment eu.