Catherine LabelleComment

Collabo - Couvrez-moi ce menton que je ne saurais voir

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Collabo - Couvrez-moi ce menton que je ne saurais voir
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J’ai toujours eu une relation amour-haine avec ma face. D’un bord j’ai des yeux pis une bouche pas pire, que quelqu’un a accepté de voir tous les matins pour le reste de sa vie. De l’autre, j’ai envisagé brûler mes photos de mariage tellement j’ai honte de mes défauts.

On entend souvent parler de filles grosses qui se font dire qu’elles ont juste une belle face. Ben on me le dit pas, à moi. On peut en tirer deux conclusions. Que mon corps ET ma face sont laids, ou ben qu’est pas si pire, mais que personne ressent le besoin de le mentionner parce que j’ai pas mal d’autres belles qualités plus importantes.

Je trouve que ma face est laide parce que j’ai un double menton. Voilà, c'est dit. C'est ce que personne n’ose dire, mais que plusieurs pensent. Parce que s’il y a bien quelque chose qui est l’ultime représentation négative des corps voluptueux, c’est bien le fameux double, voire triple menton.

Pensons à Mama June, de la fameuse télé-réalité Here Comes Honey Boo Boo, par exemple. L’icône américaine de la femme grosse peu attirante, présentée comme ayant une intelligence inférieure et un fonctionnement marginal. L’emblème du redneck nation. Le monde entier s’est permis de la juger, pas tant sur ses aptitudes parentales ou ses choix de vie atypiques, mais plutôt sur son corps et ce qu’il représente. Pire encore, elle s’est tellement laissée influencer par les médias qu’elle a fait exactement ce que tout le monde attendait d’elle. Elle s’est fait faire LA chirurgie, s’est entraînée et a eu recours à une tonne de chirurgie esthétique. Elle s’est fait charcuter en espérant correspondre enfin aux standards conventionnels de beauté.

On n’est pas si loin des demi-sœurs de Cendrillon, prêtes à se couper des bouts de pieds pour entrer dans les petits souliers du bonheur éternel.

Parce que comme plusieurs d’entre nous, elle était convaincue de n'être pas assez. On lui a vendu le rêve et elle l’a acheté.

Quand on regarde la représentation des grosses dans les médias, on en vient rapidement à ce constat : elles ont un visage mince, sans double menton. Un visage exempt de toutes boursouflures. Cette boursouflure dont nous devons avoir honte, qu'il faut cacher pour se mettre en valeur. Pour les visages ronds comme le mien, se regarder dans le miroir, c’est se confronter à l’excès qui ne devrait être. L’excès de peau de menton, le gras qui ne peut être avantagé, ce qui ne peut être “camouflé” par des vêtements amples ou une gaine.

Quand je regarde les femmes censées me ressembler, comme Tess Holiday, Ashley Graham ou même Justine Legault, je ne me reconnais pas. Parce que “la belle femme ronde” a des courbes bien équilibrées, mais surtout un visage lisse au menton pointu.

Le double menton est la représentation même de l’inacceptable. Et même si tu prends ta photo en contre-plongée à partir du ciel, tu trompes personne. Laisse-moi donc attirer ton attention vers le passé quelques instants, histoire de te rappeler que les choses n'ont pas toujours été comme ça et que la beauté, on l'oublie trop souvent, est aussi culturelle que subjective. À une certaine époque, le double menton et le physique généreux étaient perçus comme un signe de richesse et de santé (oh, sweet irony). Comme les temps ont changé. Quand on observe des portraits du XVI et XVII siècle, il n’est pas rare d’observer des mentons gonflés et des faces joufflues chez la royauté, la noblesse et les bourgeois. Ben oui toé, même Marie-Antoinette, Catherine d’Aragon et Anne d’Autriche. Je dis ça de même.

Fait que la prochaine fois que t’envisages de faire des exercices de menton (lol) ou de te mettre au jus vert pendant une misérable semaine (double lol), pense à ce que je t’ai dit. T’es peut-être juste née à la mauvaise époque ou ben t’as juste intériorisé les standards de beauté irréalistes et subjectifs de notre époque. Dans tous les cas, t’es tellement plus que ça. Et ton menton est parfait.

(Image: Portrait de Marie de Médicis, 1622, P.P. Rubens)