Collabo - Trouver le bonheur dans un monde grossophobe

Collabo - Trouver le bonheur dans un monde grossophobe

... ou comment j'ai cessé de laisser mon tour de taille m'empêcher de vivre ma vie.

 

Je suis grosse. J’ai toujours été une grosse. Être grosse, ça a déterminé le déroulement de ma vie. Ça a impacté la façon dont j’allais me percevoir pour toujours. Pourquoi? Parce que j’ai immédiatement absorbé, à l’âge de 5 ans, que j’étais forcément ce que les autres voyaient en moi. C’est drôle, parce que pendant mon enfance, je ne me souviens pas trop d’avoir reçu des compliments sur ma personne. Seulement des insultes et des réprimandes par rapport à mon poids. J’ai toujours été « trop », et ça m’a toujours fait sentir comme si je n’étais pas assez.

Il est inutile de pointer du doigt toutes les personnes qui m’ont fait sentir comme ça. J’ai grandi dans une époque où l’anorexie et la boulimie étaient glam, les seuls vêtements qui existaient étaient des trucs sans stretch, faits droits comme une planche, et les top-modèles régnaient au sommet. L’aérobie était l’activité de groupe n° 1 des femmes et Slim Fast pouvait te transformer le corps si ça ne te dérangeait pas trop de sauter des repas. J’ai grandi en regardant ma mère manger des barres substituts de repas, compter ses calories à chaque fois qu’elle mangeait et célébrer des victoires de perte après les soirées de pesée au Weight Watchers. Bref, ce n’était pas du tout considéré normal, ni correct, d'avoir un surplus de poids dans les années 90-2000, et on me l'a rappelé jusqu’à l’adolescence. L’intimidation scolaire que j’ai vécue était très violente et agressive, et j’ai souvent voulu disparaître. C’est à 15 ans que j’ai réussi à perdre du poids pour la première fois de ma jeune vie – chose que je n’avais pas réussi à faire les 15 années précédentes malgré mes efforts en activités physiques comme le tennis, le karaté et le ballet jazz... sans oublier la visite hebdomadaire chez la psychologue.

Tout a changé pour moi quand j'ai perdu du poids. À l’école, au lieu de m’intimider, on m’incluait dans les groupes. J’avais soudainement une vie sociale légèrement plus active. J’ai rencontré mon premier copain (qui, soit dit en passant, était un méga-possessif que je laissais faire parce que je me sentais chanceuse qu’il daigne me fréquenter). C’était pas la gloire, mais c’était mieux que d’être seule. Du moins, c'est ce que je croyais. Ma relation avec ce garçon m’a encore plus fuckée que les 15 années précédentes d’intimidation. Au lieu de me faire sentir comme si mon poids était le problème, c’était tout le reste qui l’enrageait. Il était verbalement abusif avec moi et j’ai essayé de le laisser plusieurs fois, sans succès immédiat. Tout ce que j’avais réussi à gagner avec ma perte de poids (amis, vie sociale, un minimum de confiance en soi) est disparu à cause de lui. J’ai repris du poids. Je me sentais dégueulasse. Il me faisait sentir dégueulasse. J’étais si malheureuse. Je pleurais tout le temps. Par chance, j’ai continué mes études la tête haute et j’ai commencé à travailler à temps partiel. C’est ce qui m’a sauvé. J’ai rencontré des gens à l’école et au boulot qui m’ont fait voir qu’ils m’adoraient et qu’il y avait une autre vie possible. J’ai recommencé à suivre un régime, perdu beaucoup de poids à nouveau, et c’est ce qui m’a donné le courage de le laisser pour vrai, un bon après-midi, après mon shift à vendre des jeans chez Gap.

La folie de cette nouvelle liberté m’a fait vivre plusieurs moments mémorables (bons et mauvais), mais l’important était que je vivais. J’ai eu plusieurs hauts et bas côté poids. Ma vie de jeune adulte commençait et j’ai découvert en moi un immense besoin de contrôle. Une obsession très intense s’est développée avec l’exercice et la diminution des repas. J’ai énormément maigri à un moment, et les compliments que je n’avais jamais réussi à avoir avant ont commencé à couler à flots. Mais comme toute bonne chose, ce fut de très courte durée. J’étais triste d’être célibataire. Quand je ne vais pas bien, je fais ce que j’ai toujours fait pour me réconforter : manger. Souvent, lorsque je prenais du poids, certains membres de ma famille me faisaient sentir comme si je m’abandonnais. Et ça, c’était mal (à ce qui paraît). J’approchais la mi-vingtaine. Je ne pouvais pas agir ainsi, me disaient-ils. Je devais vite trouver quelqu’un avec qui faire ma vie.

Je fais une parenthèse pour vous dire que je viens d’une famille formidable que j’adore. Nous sommes d’origine italienne. Ma famille est très cool, à la fois conservatrice et moderne. Mais pour ce qui est de mon avenir, ils ont été pas mal conservateurs au début de ma vingtaine. C’est fou parce qu’aujourd’hui, quand j’en parle à ma mère, elle se sent vraiment très mal d’avoir eu ce genre d’impact sur moi. Elle n’aime pas entendre ça. Je ne peux pas trop lui en vouloir, parce qu’elle s’est fait parler de la même façon par ma grand-mère qui, elle non plus, ne voulait pas de mal à ses filles. Mais à un moment donné, il faut que ça s'arrête. Il faut briser le cycle.

La déprime me suivait donc de très près, alors je décevais ma famille en étant grosse ET célibataire. Triste, je me demandais ce qui n’allait pas chez moi. Pourquoi est-ce que je n’avais pas eu de copain en 6 ans? Pourquoi est-ce que le seul homme qui m’avait aimé était un sans-cœur sauvage avec des problèmes psychologiques? Aujourd’hui, ce que j’ai envie de dire à la Olive de cette époque, c’est ceci: « Ce n’est pas toi le problème. Tu es ravissante, gentille, intelligente, avec un cœur gros comme la terre et une personnalité invitante. Cesse de douter de toi-même! » Bien évidemment, je ne me disais pas ce genre de choses et personne d'autre ne m’encourageait à être une femme indépendante qui n’a pas besoin d’homme. Je croyais sincèrement que ma vie allait se terminer avant même d’avoir commencé.

Et le poids, lui, continuait à s’empiler.

À noter que j’étais une taille 14 environ à ce point-là, et c’était la fin du monde pour la jeune femme de 24 ans que j’étais. Je me sentais absolument dégoûtante. Heureusement, les choses ont bien changé.

Je me souviens d'une anecdote qui illustre bien à quel point ma vie était ridicule, à l'époque. Le copain de l'amie d’une amie (c’est loin, ça) m’a dit, « Oli, tu es cool! Et tu as vraiment un très beau visage. Il faut juste que tu perdes du poids et les gars vont venir vers toi! » J’étais tellement désespérée que j’étais d’accord avec lui. Si quelqu’un me disait ça aujourd’hui, je crois que je le frapperais. Dans quel monde ce genre de commentaire est-il acceptable?

J’ai été chanceuse de rencontrer un homme qui a changé ma vie peu de temps après. Cet homme est aujourd’hui mon mari. Mon mari vient de la France, où c’est très mal perçu d’être grosse. Je ne croyais pas du tout qu’il tomberait amoureux de moi. Peut-être qu'il n'y croyait pas, lui non plus, au début. Ce que je trouve beau de notre relation, c'est qu’on est tous deux tombés amoureux de la personne qui était devant nous parce qu'on s’est laissé une chance. Au début, il me disait qu’il voulait que je m’entraîne plus, car c’était bon pour ma santé. Il ne m’a jamais dit qu’il voulait que je perde du poids, mais plutôt qu’il s’inquiétait pour ma santé. Vexant. Je prenais très mal ses commentaires, et il l’a su.

Pour chaque chose qui n’allait pas dans ma vie, il me suggérait de me défouler au gym. Pour moi, ce n’est pas un réflexe et ça ne l’a jamais été. Je n’aime pas le sport. Je n’ai jamais aimé le sport. Oui, je fais de l’activité physique de temps à autre, mais je ne suis pas une passionnée de l’activité physique. Foutez-moi la paix! C’est devenu un sujet tellement tabou pour moi que je ne voulais simplement ne plus en parler. Donc on n’en a plus parlé. Encore aujourd’hui, c’est difficile.

Je ne vais pas mentir et dire que ma santé est exceptionnelle. Être grosse, je crois, m’a vraiment nui au fil des années. Ça m’a nui physiquement - mais pas de la façon dont vous pensez - mais surtout psychologiquement. J’ai dû me faire enlever la vésicule biliaire à l’âge de 16 ans, suite plusieurs attaques très douloureuses. Les docteurs m’ont dit que c'était sans doute dû au fait que j’avais perdu beaucoup de poids rapidement. Incroyable. Par la suite, j’ai eu des gastrites à plusieurs reprises, des gastros, du reflux gastrique et, plus récemment, des attaques de panique et de l'anxiété. Je viens tout juste d’apprendre que j’ai le syndrome du côlon irritable, en plus! Yééééé, man! Je vais vous épargner les détails graphiques de ma condition, qui m’a menée à l’hôpital plus de fois que je ne puisse le compter sur mes 2 mains, mais ça se travaille. Et c’est ce que je fais.

Ces problèmes de santé, quand je dis qu’ils sont reliés à mon poids, c’est non seulement en raison de ma propre malnutrition, mais aussi des effets psychologiques que le regard de la société a eu sur moi ces derniers 30 ans. Je suis fatiguée. Fatiguée d’être mal dans mon corps. Fatiguée de me sentir gênée de montrer mes gros bras en camisole. Fatiguée de me faire dire « Il va falloir que tu perdes du poids si tu veux avoir des enfants! » Je suis moi. Je suis en relativement bonne santé. Je prends soin de moi. Je fais d’énormes efforts pour combattres les monstres, dans ma tête qui me disent que je suis « trop ». Que je ne suis pas assez.

Le but ultime de ce texte, les ami.e.s, est de vous dire que malgré ces expériences horrifiantes, je suis aujourd’hui une femme qui se sent très comblée. J’ai une vie normale. J’ai des amis. J’ai une famille très présente dans mon quotidien. Et j'ai une carrière qui m’aide sans cesse à évoluer, où on me respecte et me célèbre quotidiennement. J’ai souffert le martyre pendant une grande partie de ma vie pour rien, parce qu’au final, être grosse n’a aucunement impacté ma capacité à fonctionner et à être heureuse.

Il m'arrive encore, parfois, de me demander comment j’aurais pu faire pour éviter un parcours aussi difficile. Et la réponse, c’est : « Rien! ». Je suis comme je suis. Ça ne sert à rien de me poser ces questions. Je vais un jour m’accepter telle que je suis, complètement. Et entre temps, je vais continuer à m’entourer de gens qui m’aiment ainsi. Et croyez-moi, vous devriez faire la même chose. Être grosse, ça n’a rien à voir avec le succès d’une personne, son amabilité ou son intelligence. Apprenez à reconnaître la beauté d'une personne pour l'entièreté de ce qu’elle est, non pas seulement pour son apparence. Apprenez à reconnaître la beauté en vous-même!

(Image: "Gli italiani si voltano" Mario De Biasi, 1954)