Le deuil de la minceur

Le deuil de la minceur
Continental_School_Antique_Painting_sfa03__58172.1419335375.1280.1280.jpg

Juste au cas où certain.e.s d’entre vous se sentiraient coupables, j’aimerais juste vous rappeler que c’est normal d’avoir du mal à faire votre deuil d’un jour être mince.

Même si vous travaillez fort à vous aimer comme vous êtes, à vous défaire de l’emprise du diet culture pis à faire le ménage dans la grossophobie que vous avez internalisée et celle que vous subissez de la part des autres, même si vous savez un peu plus chaque jour que votre corps a pas besoin d'être plus petit, c’est normal que vous ayez encore de la difficulté à laisser tomber l’idée d’un jour connaître une vie de mince, votre “vraie” vie, celle où personne va vous donner des conseils ridicules genre “as-tu essayé de boire de l’eau? ça a fonctionné pour ma matante” et où vous habiller sera simple et abordable. Celle où vous devrez pas avoir “le talk” avant de rencontrer une personne en vrai après avoir fait connaissance sur internet. Où vous aurez pas peur de péter des chaises. Où vous connaîtrez enfin la vie dans le corps qu'on vous a toujours dit d'aspirer à avoir.

Même si vous savez que tout ce que je viens de nommer existe pas vraiment et arrivera sans doute jamais, parce que les régimes c’est de la bullshit et que la vie, c’est aujourd’hui et maintenant, pas à partir du moment où votre corps rentrera dans un barème random imposé par d’autres, ça se peut que ça vous rende quand même triste d’abandonner le rêve. C’est normal.

Par abandonner le rêve, j’entends pas cesser de prendre soin de vous ou changer vos habitudes si vous avez envie de le faire, of course. J'entends abandonner l’illusion que la minceur est le but ultime de l’existence, qu'elle est forcément le résultat de saines habitudes de vie et qu'elle devrait être notre motivation #1. J'entends abandonner la mensonge qui veut qu’en menant une “bonne vie” où on fait les “bonnes choses”, on va être récompensé avec le “bon corps”. Parce que ça fonctionne juste pas comme ça. Les corps sont comme ils sont, les minces sont pas forcément plus en contrôle de leur poids que les gros, et c’est pas à ce point-là un système de mérite. À la limite, à force d’essayer, on aliène notre corps de plus en plus jusqu’à complètement perdre contact avec lui. On en oublie qu’il est nous, et non pas juste un objet de représentation qu’on doit transformer à tout prix. Que pour en prendre soin, il faut aussi respecter ses limites, sa nature, sa sagesse. Même si ça ressemble pas à ce qu'on voudrait.

La seule chose qu’on peut faire, c’est de son mieux.

Si je vous dis de vous donner un break, de vous laisser du temps, c’est à cause de toutes les choses dont il faut faire le deuil quand on décide de respecter son corps, son appétit, sa santé mentale, et de lâcher prise sur l’illusion de contrôle que le fait d’être au régime nous procure. Accepter son corps, c'est une chose. Laisser aller l'IDÉE de la minceur, surtout pour quelqu'un qui a toujours été gros, c'est une autre paire de manches.

Depuis qu’on est nés, on nous a appris à associer la minceur avec la beauté, la légèreté, le bonheur, la désirabilité, l’intelligence. Accepter pleinement qu’on peut être gros et posséder/ressentir tout ça, c’est dur. C’est aussi dur de cesser d’attendre un but lointain et diffus avant de vraiment se faire face et prendre sa vie en main. Faire ce dont on rêve, voyager, aimer, entreprendre des projets, name it. Attendre la minceur pour vivre, c’est non seulement une tragédie, mais c’est aussi une béquille; accepter qu’on peut et qu’on doit vivre pleinement aujourd’hui et maintenant, parce que la vie est courte et que la minceur arrivera peut-être jamais, c’est difficile. Et scary.

Tout comme la société projette sur nos corps tous les maux du monde, on projette sur la minceur la solution à tous nos problèmes. Mais mieux vaut réaliser plus tôt que tard que c’est plus compliqué que ça :)

Pensez aux minces dans vos vies. Sont-tu vraiment plus heureux que vous?

Nope. C’est juste pas comme ça que ça marche. Pendant que t’attends d’être mince pour que ta vie commence, les minces attendent d’être plus riches, plus minces, en couple, name it. On attend toujours quelque chose.

Pis au risque de sonner encore plus motivational speaker que d'habitude - promettez-moi de me gifler le jour où j'essaie de vous vendre des colliers de pur noisetier - attendre c'est con. Statistiquement, la majorité des gens qui lisent ce blogue seront jamais minces. So on peut attendre après toutte, ou comprendre au plus vite que notre corps est la seule chose qu'on possède vraiment, qu'il est plus que sa circonférence, pis qu'il fait de son mieux, lui aussi. Être mince est pas la seule façon valide de vivre, crisse. C'est pas le but ultime de l'existence. C'est pas la seule façon d'être heureux ou en santé. C'est correct si vous avez envie de vivre pour autre chose que la poursuite de ce but-là. It's ok to stay fat.

Alors en attendant d'arriver à faire la paix tout ça, whatever it means for you, donnez-vous donc un break. C’est crissement intense comme travail. Ça prend toute une vie. D'autant plus que toute une industrie carbure à vos complexes et travaille très fort pour les entretenir. So ça se peut que vous ayez des bonnes pis des mauvaises journées. Ça se peut que vous ayez des rechutes. Ça fait pas de vous un.e traître.sse ou un échec.

Pour les journées plus rough, souvenez-vous que votre corps a pas besoin d’être mince pour être beau; il a juste besoin d’être trouvé beau. Il a pas besoin d’être mince pour être fort, flexible, solide; il a juste besoin que vous lui accordiez du temps de qualité pour bouger avec lui pis apprendre à le connaître. Et surtout, il a besoin de l’approbation de personne d’autre pour être absolument parfait et valide. Il a juste besoin que vous fassiez l’effort de l’aimer tel qu’il est aujourd’hui.

Il a fort probablement besoin d’un break, lui aussi.