Les yeux sur ton assiette

Les yeux sur ton assiette
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Je viens de tomber, dans un groupe HAES/IE* auquel j'appartiens, sur un post qui donne des exemples de choses à ne pas dire lors du souper de la Thanksgiving américaine. Et OMG que c'est pertinent pour tout le monde, bien que dans notre cas ce soit plutôt pour Noël. Read on pour reconnaître les comportements gossants de tes matantes! (Mais pas les miennes. Mes matantes sont awesome. I win.)

D'emblée, j'ai trouvé ça vraiment encourageant de voir un article du genre sur une plateforme aussi grand public que Buzzfeed. On aurait tous intérêt à rester à l'affût des commentaires qu'on passe autour de la table. On ne sait jamais quel rapport nos proches entretiennent avec la nourriture. En y repensant, j'ai dit plusieurs de ces choses-là en présence de gens qui, je l'ai appris plus tard, souffraient d'un trouble alimentaire. J'en ai aussi dit qui, aujourd'hui, je sais sont de l'ordre de la grossophobie internalisée à 100%, pour justifier ce que je mangeais.

De "Tu manges rien que ça?" à "Tu manges tout ça!" en passant par "Ah non, j'essaie de surveiller ma ligne, MOI" et toutes les variantes de "Awèye MANGE", nos réflexes de mononcles sont profondément ancrés dans nos interactions avec la bouffe. À défaut de s'auto-examiner que l'crisse pour en apprendre davantage sur son propre rapport à la nourriture, on peut au moins tenter de voir de quelle façon nos commentaires peuvent affecter les autres.

Commenter le contenu de l'assiette d'une autre personne, par exemple, c'est non. Déjà c'est Noël, sacre-leur donc patience, mais il faut admettre qu'il y a quelque chose de vraiment révélateur à entretenir une obsession avec l'alimentation d'autrui. De la personne vraiment portée sur la restriction alimentaire, qui va te dire pendant 45 minutes à quel point c'est donc RICHE ce dessert-là, ces patates-là, ce eggnog-là - que ce soit en te regardant fixement le manger sans y toucher ou en guzzlant six morceaux dans le pire état d'esprit possible - à celle qui te harcèle pour que tu reprennes trois autres assiettes - en te culpabilisant genre "C'est quoi t'aimes pas ça?" ou en te mettant de la pression parce qu'elle se sent trop mal d'être la seule à reprendre du pain de viande - ça peut vite devenir lourd. Pas pour tout le monde, mais pour ceux qui entretiennent un rapport conflictuel avec la nourriture, leur poids et leurs préjugés envers les personnes qui ont beaucoup - ou peu -  d'appétit.

Parce qu'il ne faudrait pas se leurrer. Comme société, on voit l'appétit comme une faiblesse de caractère, sauf si t'es un grand monsieur athlétique slash bûcheron. Là, on célèbre que tu t'enfiles la tourtière en entier. Autrement, sans forcément s'en rendre compte, on pense que les bonnes personnes se "contrôlent", sont "raisonnables", "ont pas la dent sucrée pis sont satisfaits pour une année entière avec un mini bout de sucre à la crème". On a un fétiche pour les gens qui aiment pas le dessert et mangent très peu. Au plus profond de nous-mêmes, on voit encore la nourriture comme un péché et tout ce qui ne peut pas être justifié par le besoin de nutrition de base est un peu dirty. Un peu "cochon". On en prépare des montagnes pour célébrer, parce que quand il est question de nourrir ceux qu'on aime, on a appris que la bouffe, c'est de l'amour, mais on se sent quand même coupable d'en profiter. À quasiment chaque famille sa matriarche qui prépare de la bouffe pour une armée, mais n'y goûtera même pas. Notre rapport à la nourriture est teeeellement lourd et gossant de complexité. On attache une tonne de valeur morale et de traits de caractère aux affaires que le monde se met dans la bouche. Chacun de nous a ses propres bibittes qu'il projette, inconsciemment ou carrément pour ruiner la soirée d'une personne capable de déguster un dessert sans se sentir mal, sur son entourage.

À la limite, le rapport à la bouffe est un sujet de conversation ultra intéressant qui mérite qu'on s'y attarde plus longuement, parce qu'on n'a jamais fini de constater à quel point les racines du diet culture ont envahi notre existence et façonnent nos comportements. Mais en attendant de se pitcher là-dedans (et j'espère que vous le ferez; c'est scary, mais surtout fascinant et libérateur), est-ce qu'on pourrait pas au moins essayer de limiter les dommages qu'on cause à autrui en projetant nos bibittes dans leur assiette au son d'une toune de Dean Martin? Est-ce qu'on pourrait pas, collectivement, s'entendre pour juste prendre un break de frugalité judéo-chrétienne performative, d'angoisse de famine post grande noirceur pis de grossophobie fielleuse boostée au self-hate, le temps de célébrer autour d'une bûche le faux jour de la naissance de Jésus? Me semble que ça serait cool.

L'objectif, c'est pas d'être turbo angoissé par chaque mot qu'on dit, mais simplement de réaliser que, comme pour le poids, on dit beaucoup de choses au sujet de la nourriture, et nos commentaires irréfléchis ne viennent pas de nulle part. Ils portent souvent des jugements qu'on aurait intérêt à examiner de plus près. Et ils peuvent affecter ceux qu'on aime. Alors dans cette optique-là, peut-être qu'on pourrait skipper la partie où on se plaint d'être brimé dans sa liberté d'expression et passer directement à choisir de traiter ceux qu'on aime avec respect et compassion?

Bon, maintenant le lien.

What not to say about food at Thanksgiving - Buzzfeed

*Health at Every Size / Intuitive Eating. C'est le groupe Facebook du podcast Food Psych, que je recommande si chaudement que je prends feu.